29/02/2008


Vaïhéré - 24 février 2008 / 74e jour d´expédition

Au pays des manchots

Le retour est amorcé pour Okolé. Ces derniers jours, l´expédition a particulièrement souffert du froid, de l´absence répétée de soleil et de chauffage à bord. Mais le spectacle comique des manchots papous et l´accueil sympathique des scientifiques de Vernadsky a réchauffé les organismes. Avant le grand saut dans le Drake. 

- Samedi 9 février. Petermann. Mélissa, Rose et Steeve, trois scientifiques américains de la National Science Foundation (NSF), bivouaquent ici chaque été depuis cinq ans pour étudier la vie des manchots. Pas vraiment coupés du monde puisque régulièrement, voire quotidiennement, les cruise boats déchargent sur l'île Petermann plusieurs zodiac de touristes, sans compter les voisins ukrainiens, toujours sympathiques et disponibles, de la base Vernadsky. Le camp est constitué de trois tentes individuelles pour dormir et d´une tente commune pour travailler et manger. Les études du Pourquoi Pas sont à l´origine de leur projet, et tout particulièrement celles de notre ami Louis Gain, affiliées a l'observation des manchots ! 

Nos voisins les manchots 

Mâles ou femelles, on n´a pas encore réussi à les différencier et même pour les scientifiques, cela n a pas l´air aisé. Ils revêtent le même costume blanc à liquette noire (les plus aristocrates restent les cormorans, qui se distinguent par leur aisance aérienne et sont de très proches voisins des manchots habitants dans les hauteurs). Les manchots adultes mesurent environ 50 cm tout comme leurs petits (deux en moyenne) au bout de presque trois mois, mais l'épais duvet de ces derniers et leur forme bien ronde les distinguent aisément de leur parents. 

Les manchots ont une espérance de vie d'à peu près 15 ans. Ils vivent en couple et se relaient pour couver leurs deux oeufs au milieu de leur nid de petits cailloux. Un incessant va et vient de la mer vers le nid donne à cette étonnante communauté des allures de grande effervescence, de brouhaha, de souk, où tout le monde y va de son cri, de son occupation. Pourtant le circuit est précis et tout écart hors des sentiers reconnaissables au creusement d'un sillon dans la neige ou à l´accumulation de déjections entre les cailloux, est réprimé par un coup de bec ou une sévère menace du voisin. Ce qui n´empêche pas, lorsque ce dernier tourne le dos, de lui voler quelques cailloux... Chacun est donc en veille constante sur les faits et gestes du voisin et tous participent à la surveillance des prédateurs : skuas, chionis (oiseaux marins) et même quelques pétrels que nous observons en vol, mais jamais à terre.
 

Bien que la croissance des petits semble assez homogène dans le groupe, différents stades sont tout de même visibles et même quelques oeufs ! Une fois sevrés (perte du duvet pour des plumes), les petits sont presque plus gros que leurs parents. Ces derniers leur courent après, comme s´ils s´ingéniaient à vouloir leur faire de l´exercice... Voir ces peluches se dandiner, trébucher, se relever, continuer, piailler et railler leurs parents qui sautillent agilement d´une pierre à l´autre est un spectacle toujours comique et attendrissant. C´est maintenant l´age où les jeunes se regroupent dans des garderies, terrain plat et très peu accidenté où ils se sociabilisent en se chamaillant sous la surveillance de quelques adultes.
 

De véritables torpilles dans l´eau ! 

Le manchot papou semble appliqué et besogneux à terre : alimentation des petits, tour de surveillance et protection, entretien du nid... Mais une fois dans l´eau, quel spectacle, incroyable d´agilité, de rapidité, d´aisance, de cabrioles et virevoltes, d´accélérations, de sauts, de véritables torpilles! A terre, ils déambulent souvent en solitaire alors qu´en mer, ils sont en groupes voire en banc. Dès qu´ils sortent de l´eau, ils se sèchent et retournent tranquillement vers leurs nids respectifs où ils passeront le relais à leur partenaire. 

Les rockeries des papous peuvent s´étaler depuis le bord de mer jusqu´à des hauteurs importantes (environ 100 m), il est donc vraiment étonnant de voir certains d´entre eux se muer en véritables montagnards. On s'est donc demandé si les colonies de bord de mer ont de meilleurs résultats que dans les hauteurs. Or les scientifiques américains ont constaté que les premiers arrivés choisissent les pics de neige en tout début de saison de nidification (novembre), mieux drainés et ventilés. Ils souffrent ainsi beaucoup moins de l´humidité et auront à déplorer moins de pertes de petits que dans les rockeries du bord de mer. 

Dans la mâchoire du léopard 

- Dimanche 10 février. "Avec l´accord des scientifiques américains et ukrainiens, nous installons notre bivouac dans les grosses roches de Petermann. Le temps est franchement maussade mais quel plaisir d´être à terre, sur les traces du campement du Pourquoi-Pas." 

Le bivouac s´installe alors qu´Okolé et le reste de l´équipage est parti 48h se mettre à l´abri à la base ukrainienne de Vernadsky. Le mauvais temps est annoncé jusqu´à lundi. C´est à la lueur du crépuscule que lles trois hommes observent leur première prédation. Une masse sombre se faufile parmi les roches rondes battues par les flots, c´est aussi l´heure où tous les manchots rentrent au nid... Un léopard est dans la crique, des manchots repartent aussitôt vers le large tandis que les plus avancés se précipitent à terre, un vent de panique court sur les troupes et un de leurs compagnons se fait prendre dans la puissante mâchoire du léopard. 

Il fait froid, presque nuit. La neige et le vent glacent les os autant que le spectacle fascinant auquel ils assistent. "Nous pensons qu´il joue avec sa proie, un peu comme un chat avec une souris, mais nettement plus violement. Il ne le lâche pas, les skuas tournent au-dessus espérant glaner quelques restes, les oiseaux, les plumes, oui c´est ça !! Il ne joue pas avec, il cherche simplement à se débarrasser de la peau et des plumes pour ne pas s´étouffer avec son dîner." Il fait maintenant nuit noire, le ciel est chargé de neige. 

- Lundi, neige. 

- Mardi. "Nous passons la journée à retrouver les points de vue de nos vieux clichés. Quelle joie de saisir l´endroit exact où Louis Gain a posé son appareil, il y a cent ans ! Mais la plupart du temps, ils restent insaisissables. L´érosion ou les conditions ont raison de nos attentes."
 

Escale à Vernadsky 

Pluie, neige. En milieu de semaine, l´expédition doit une fois de plus se mettre à l´abri du fort vent de nord-est à la base ukrainienne. Le mouillage de Petermann est très houleux et expose aux glaces. D´ailleurs, il a fallu se débarrasser d´un voisin plutôt gênant : un gros glaçon évalué à 20 ou 30 tonnes dérivant doucement mais sûrement sur le flanc du voilier. A l´aide d´un grappin, de l´annexe et avec beaucoup de patience, ils réussissent à le remorquer tant bien que mal à l´extérieur de la baie. Il faudra le surveiller à la renverse de la marée, si jamais lui ou un autre avaient envie de revenir chatouiller la coque. 

"A Vernadsky, c´est toujours un chaleureux accueil qui nous attend : la douche qui nous est offerte est certainement la meilleure de l´année puisque c´est la première ! Merci encore, surtout que nous n´avons plus de chauffage sur Okolé depuis le début de la semaine... Excepté le vent, les températures intérieures sont donc désormais les mêmes qu´à l´extérieur. Mais quand le soleil se pointe, il fait nettement meilleur dehors." L´expédition profite de l´escale pour passer du temps avec les scientifiques hivernants. Ils étudient la sismologie, le magnétisme, la géophysique, la météorologie, la biologie et aussi particulièrement l´évolution du «trou» de la couche d´ozone, découvert ici au milieu des années 80. A deux semaines de la relève (changement d´équipe), tous s´affairent aux préparatifs du départ. Ils proposent à nos trois hommes de disposer de l´ancienne base britannique et c´est donc propres et avec la clé de leur prochaine villégiature qu´ils regagnent le bord. 

Pluie, neige... Quelle météo ! Un fort coup de vent de nord-est oblige à garder le bord une journée de plus. Le lendemain, les trois hommes prennent possession de Wordie House, une maisonnette de bois couverte de papier goudron où ils passent une nouvelle nuit dans les traces des pionniers, qui y hivernaient pour une trentaine de mois. Cette ancienne base anglaise a été abandonnée en 1942 au profit de celle de Faraday, du nom de l´inventeur du moteur électromagnétique. En 1984, Faraday fut vendue aux enchères (pour un dollar symbolique) à l´équipe scientifique qui serait capable de poursuivre les recherches sur la couche d´ozone. L´Ukraine remporta la compétition. Depuis, la base Faraday a été rebaptisée Vernadsky. Quant à Wordie House, ce n´est plus qu´une sorte de musée que visitent les passagers des cruises ship, curieux de savoir si nos trois hommes vivent ici. 

"C´est avec beaucoup de gratitude que nous quittons la station ukrainienne. Ils nous ont accueillis si chaleureusement que l´on se sent démunis de ne pouvoir leur offrir plus que nos remerciements."
 

"L´Antarctique sans chauffage, c´est pas drôle." 

Il neige à gros flocons, le pont est complètement recouvert et de grosses plaques de neige flottent en surface. Il fait de plus en plus froid aussi. "Demain à l´aube, nous larguerons les amarres, cap au Nord. C´est le retour qui commence. Le plafond reste très bas, le ciel nous déverse un choix varié de neige, grésil, pluie fondue et vent ; la température intérieure du bateau est en dessous du raisonnable. 

L´Antarctique sans chauffage, c´est pas drôle. Bien sûr, notre autonomie aurait été suffisante si nous avions eu un temps plus clément..." 

De retour à Port Lockroy, Okolé essuie trois jours de très mauvais temps sans discontinuer. Le bateau tire des bords au bout de sa chaîne et la surface de la baie ressemble plus à un fleuve qui, dans son courant, déverse des amas de glaces qui frottent, rapent et résonnent le long de la coque. Trois jours sans pouvoir mettre l´annexe à l'eau. Vaïhéré arrive enfin, avec des nouvelles du Drake. Du mauvais temps est annoncé pour les jours à venir. Okolé doit se hâter de rejoindre Melchior, passer le sas du Drake, saluer le cap Horn et toucher la terre de feu.
Prochaines nouvelles sur le ponton ! 

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