12/02/2008


Vaïhéré - 11 février 2008 / 61e jour d´expédition

Les vertiges de l´exploration

L´expédition progresse toujours plus au sud, à hauteur des îles Wandel et Petermann, où l´équipage du Pourquoi-Pas avait établi son camp, il y a un siècle. Okolé est au mouillage et Pierre, Xavier et Siegfried en profitent pour explorer les îles, frôler les icebergs et approcher les animaux. Parfois de très près... 

Le mouillage d´Okolé porte le nom de Pléneau (équipage du Français) mais les aussières sont frappées sur l´île Hovgaard, qui se place exactement entre Wandel et Petermann. Depuis son arrivée en péninsule, l´expédition a eu beaucoup de pluie et de grisaille, ce qui a probablement apporté la "douceur" nécessaire à la fonte complète des neiges sur les parties basses des îles. Mais dès que l´on s´élève à moins de 50 m du niveau de la mer, la neige réapparaît et gèle en fin de journée. Sur les zones de fonte, elle offre des teintes verdâtres ou rougeâtres, liées à la présence d´une algue. 

« Nous comptons, un peu affolés, les jours qu´il nous reste. Le challenge de ramener de quoi satisfaire les attentes de tous, la météo qui ne nous a pas franchement aidé, les baleines qui manquent toujours à l´appel... Le temps est bouché, mais le dôme rond et blanc qui surplombe l´île nous fait de l´oeil. Encordés et raquettes aux pieds, nous en commençons l´ascension sous un ciel dégagé. Le vent tombe et il fait vite chaud sous nos épaisseurs de laine polaire. La neige, fine au départ, s´épaissit au fur et à mesure que nous grimpons. Nous entendons l´eau couler sous nos pieds sans pouvoir estimer sous quelle épaisseur de neige. 

Afin d´éviter de tomber nez à nez avec ce type de ruisseau, nous dévions vers la pente la plus raide. Ici, vu la pente, il n´y a que de la glace. L´accroche est bonne. Heureusement, car à part la corniche, c´est la falaise. Nous voici à mi-chemin du sommet, nous continuons à avancer, corde tendue (7 m entre chacun de nous). Soudain, Xavier, placé en fin de cordée, nous appelle. Il s´est enfoncé en enjambant une crevasse et son sac à dos l´a empêché de tomber plus bas. Il a toujours son appareil photo en main, la mine enjouée et la corde qui le retient : nous éclatons de rire. Il refera le coup à plusieurs reprises par la suite, laissant dans la neige de curieux trous bleus témoins de son passage ! » 

L´ascension se poursuit alors que le soleil et la température baissent. La surface de la neige devient une croûte qui craque sous les pieds ; la cadence est synchro, les mousquetons cliquètent, les respirations expirent les nuages de l´effort. Au sommet, le spectacle est grandiose, sublime, la visibilité incroyablement pure. De là, le regard porte très loin au sud sur les sommets du continent. Tout ce qui les entoure, ce paysage quotidien depuis plusieurs jours, leur apparaît nouveau, encore plus grandiose. Les nuages défilent et des flèches de lumière s´abattent sur les glaciers, la roche, la neige. Le soleil est maintenant tombé, et s´il n´y a pas de nuit à craindre, la pénombre rend difficile la lecture de la neige et des crevasses : il faut repartir en suivant les traces laissées à l´aller. Il est plus d´une heure du matin quand les aventuriers rentrent à bord, la joie dessinée sur les visages, et le coeur apaisé. 

Bonne sieste les éléphants ! 

Le jour suivant, Xavier, Pierre et Siegfried se glissent sans bruit en kayak auprès des phoques de Weddell endormis sur leurs glaçons, à fleur d´eau. Curieux, les manchots viennent saluer ou inspecter les nouveaux venus. Les kayaks frôlent les châteaux de glace flottants et dérivants, masses inertes et pourtant si rayonnantes, sculptures incroyables, façonnées par les dieux du vent, de la mer et du soleil. Au retour, sur la pointe nord, une importante rockerie de papous accueille aussi quelques cormorans et une famille d´éléphants de mer. Ces pachidermes aquatiques sont beaucoup moins inquiétants que leurs cousins les léopards, car leurs têtes bien rondes et leur masse imposante couleur brune les font ressembler à un gros ours somnolent. Malgré l´absence de prédateurs (sauf l´orque ou l´homme ? ), il y a toujours un animal en veille, prêt à avertir ses congénères. 

« Nous retournons à bord avec le sentiment d´être des intrus, complètement inadaptés à notre environnement et en désaccord avec celui-ci. Nous sommes paradoxalement les êtres vivants les plus à même d´évaluer notre impact sur la terre et de la détériorer. Ces éléphants somnolents ne manifestent aucune crainte, bien que leurs aïeux aient été décimés par des chasseurs de baleines en quête d´huile et de graisse pour les besoins d´une société déjà en surconsommation. Merci à eux et bonne sieste ». 

« Mercredi 6 février. En ce jour des enfants, nous rencontrons une fée. Sindella a dix ans et navigue sur le bateau familial depuis bientôt quatre ans. Partie du Canada, elle suit d´autres traces que celles des explorateurs, sa quête est bien plus précieuse... Elle recherche le dragon des glaces qui migre discrètement entre l´Arctique et l´Antarctique. Les indices de son passage n´échappent pas à l´oeil exercé de notre jeune amie. Affaire à suivre ». 

Chasse aux icebergs 

Jeudi 7 février. Préparatifs d´une journée à terre au fond du kayak. A peine sortis de la passe pour retrouver les baleines aperçues la veille, un gros nuage noir chargé de flocons de neige recouvre le ciel. La décision est prise de lever le camp de Pléneau pour une reconnaissance du mouillage de Port Circonsision sur l´île de Petermann, celle du second hivernage de Charcot. Le mouillage est houleux et encombré de gros morceaux de glace. Ils descendent à terre rendre visite aux trois Américains qui bivouaquent ici tous les étés depuis cinq ans pour étudier les populations d´oiseaux locaux, comme les manchots Adélie et Papous. 

Le retour sous la neige empêche de voir quoique ce soit. Il faut suivre les repères pris à l´aller : l´existence de zones non cartographiées et l´absence totale de visibilité ne laissent pas le droit à l´erreur. En début de soirée, Okolé reprend sa place au milieu des cailloux à Pléneau. 

Vendredi 8 février. Départ en kayak pour une dernière chasse aux icebergs. «Nous pagayons entre chute de neige et grand soleil. Le froid est pénétrant et c´est pieds et mains gelés que nous rentrons au bateau. Nous larguons les amarres dès notre retour pour retirer des bords vers le Sud. Nous mouillons en soirée à la place du Pourquoi-Pas sur l´île de Petermann et prenons rendez-vous avec les scientifiques.» 

Samedi 9 février, beau soleil pour préparer le bivouac à terre. L´aventure continue.
 

Extraits du journal de bord de Louis Gain 1908-1910 

Mercredi 3 février 1909

Arrivés à 6h du matin à Lund (île Petermann). Ca y est, nous passerons l'hiver ici, nous allons prendre nos quartiers d'hiver (...). Peu a peu, tout va être mis en ordre. Le bateau est solidement amarré : l'entrée de Port Circoncision fermée aux icebergs par un triple câble tendu en travers. Déjà Bongrain, Rouch, Senouque font les charpentiers, partent avec de la chaux et du sable pour faire un plancher a leurs futures cabanes, tandis que Godfroy place son échelle de marée (...), bientôt la ville va sortir de la neige. Les pingouins (à l'époque de Charcot, c'est ainsi qu'on nomme les manchots), curieux, viennent voir ces nouveaux arrivants, discutent leurs gestes, leur prise du terrain, puis s'en vont tranquillement retrouver leurs enfants qui attendent impatiemment le repas tant désiré. Nous autres, naturalistes, nous n'avons pas besoin de ces maisons terrestres. 

Samedi 6 février 1909

Lever 8h30. Journée assez belle, fraîche. Laboratoire le matin (à bord du Pourquoi-Pas), puis avec Dufrèche, je suis allé chercher quelques Adélie pour les préparer : pris un vieux et des jeunes. Les jeunes sont grands maintenant, beaucoup ont perdu leur duvet (ventre blanc, dos noir) ; enfin quelques-uns sont en duvet noir. Les vieux, de leur côté, commencent à muer : j'en ai trouvé un, en particulier, qui, sans doute tout honteux de se montrer en public dans cet état (les plumes s'en allant par grands paquets sur tous les points de son corps, lui donnaient un état loqueteux des plus caractéristiques) était allé se cacher, loin de ses compagnons, isolé entre deux rochers ; ma visite lui a fort déplu car il m'a reçu de très mauvaise grâce : je dois avouer que je n'ai pas hésité à me moquer de lui. 

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