19/01/2008


Vaïhéré - 18 janvier 2008 / 37e jour d´expédition

Sursis dans les eaux du canal de Beagle

Le temps semble suspendu pour l´expédition pôle sensible. L´équipage a passé ces derniers jours à bord d´Okolé, dans les eaux du canal de Beagle, à attendre des vents moins défavorables pour franchir le Cap Horn. Le 16 janvier, le temps devenu plus clément permettait enfin de larguer les amarres. 

Samedi 12 janvier, 4h45, le réveil sonne. «La rallonge électrique 220 v restera sur le quai d´Ushuaïa et à partir de maintenant, c'est le vent, le soleil et nos rares heures de moteur qui fourniront nos réserves d'énergie. Les voiles hissées devant le port de commerce, la ville d'Ushuaia se réveille, nous sommes déjà partis. Beau temps malgré les nuages menaçants de l'aube, le soleil nous accompagne toute la matinée nécessaire à rallier Puerto Williams. 5h plus tard, nous affalons les voiles devant l'étrave du Micalvi, une bien belle arrivée incognito sans bruit.» 

Une semaine plus tôt, le Vaïhéré moullait à ce même bateau-ponton lors de son voyage retour. Cette fois, Xavier, Pierre et Siegfried ont pris place à bord de l´Okolé. Le bateau du skipper amateur Sébastien Magnen arrive tout juste de Buenos-Aires, où il a subi des travaux pour renforcer sa coque. Le mauvais temps essuyé depuis son départ de la capitale argentine aura servi de mise à l´essai. A bord, outre nos trois aventuriers et le skipper, il y a Valérie, une amie de ce dernier et géophysicienne (qui publie dans le magazine scientifique international Nature et dans la revue américaine Recherche sa théorie sur la tectonique des plaques Pacifique-Australie) et Aurélia la belle-fille du mari de Valérie. «Moins d'une heure après notre arrivée, les cartes sur la table du carré, nous parlons déjà du voyage à venir, des mouillages, du matériel, de la météo, des conditions de vent et de mer, du comportement du bateau, des équipiers, du programme fait et de celui qui reste à faire...» 

Au ponton de Micalvi, il y a aussi Ada 2, le bateau d´Isabelle Autissier, arrivé ce matin d´une expédition combinant voile et alpinisme en Géorgie du Sud. «Nous discutons du projet de l'Aventure Antarctique, discussion commencée à Caen à l'automne avec l'idée de se recroiser ici.» Aussitôt Isabelle repartie, c'est Christophe Auguin qui vient s'amarrer après un charter au Cap Horn. Tous les avis se recoupent, pas de fenêtre météo avant le 15. 

«L'équipage est maintenant bien en place. Le tourmentin (voile petite et costaude pour le gros temps) est assuré, on remplace les câbles d'acier par du textile et nous récupérons aussi du câble inox pour s'amarrer sur les têtes de roche de nos prochains mouillages en péninsule. Xavier travaille ses données historiques, photographie tantôt en relief, tantôt en panoramique, Siegfried a toujours sa caméra à portée de main, et Pierre n'est jamais très loin pour les besoins du bord et de l'équipe.» 

Puerto Williams, lundi 14 janvier, 16h30. «La grand-voile est hissée devant le port, au son du clairon militaire. Un air solennel pour notre départ qui n'a pourtant rien à voir avec cette cérémonie que nous apercevons de loin sous le pavillon national. Nous abattons vers l'Est, cap sur la sortie du canal de Beagle, direction Puerto Toro.» 

Le canal de Beagle est un accident géographique de l´extrême sud du continent américain. Sa partie orientale constitue la limite internationale entre le Chili et l´Argentine, mais sa partie occidentale est au Chili. Long de 240 kilomètres et large d´environ 5 kilomètres, il sépare les îles de l´archipel de la Terre de Feu : Isla Grande de Tierra de Fuego au nord et plusieurs petites îles au sud qui ont longtemps fait l´objet d´une dispute territoriale entre les deux Etats sud-américains. 

«L'équipage prend forme et c'est la première fois que nous sommes vraiment tous les six : Sébastien, Valérie, Aurélia, Pierre, Siegfried, Xavier. Le génois est déroulé, mais nous laissons tourner le moteur pour résoudre un problème de fuite sur l'alimentation du réservoir de gasoil. Celui-ci se trouve juste au-dessous de la cabine arrière tribord d´Okolé, le bureau salon de l'Aventure antarctique : un espace de la taille d´un lit double, avec une hauteur sous plafond d'un mètre en moyenne, dans lequel nous passerons beaucoup de temps dans les semaines à venir ! 

Un vent généreux souffle au portant, des airs de sud-ouest venus du grand Pacifique Sud. C'est le coup de vent prévu jusqu'au 15 janvier. Avec un peu plus de 50 noeuds au Cap Horn, soit 90 km/h, mieux vaut attendre à l'abri des îles. Mais pas trop non plus, au risque de reprendre un nouveau coup de vent sous le bout de l'étrave. C'est la fameuse fenêtre météo, sujet favori de tous les skippers qui ici se connaissent, échangent infos et discussions dans un vocabulaire imperméable au novice, à base de gribb, secteur, 56S, forci, pourcentage... Tout l´enjeu consiste à positionner la dépression, l´analyser, anticiper son évolution, imaginer son trajet et celui du bateau, afin de prendre "la" décision juste : on y va ça passe, ou on attend, on ne sait pas. 

Un ciel plutôt chargé nous laisse admirer toutes les nuances de gris, percé çà et là par les rayons du soleil, toujours chaleureux quand il vous caresse. Il atteint le sommet enneigé des montagnes, au ras de la forêt primaire. C'est beau. 

Par le tableau arrière, Puerto Williams s´éloigne. Devant nous, c'est l´aventure, portée, bercée, soutenue et rêvée depuis des années. Aujourd´hui, nous nous sentons une âme de pionnier et de découvreur parce que c'est le début d'une histoire, de notre propre aventure.» 

12°C sous abri, vent ouest sud-ouest force 20 noeuds. 19h, nouveau démarrage du moteur après deux à trois heures de voile. L´Okolé sort du canal de Beagle, emprunte le paso Picton entre les îles Navarino et Picton et débouche sur la bahia Oglander, fermée au sud par les îles chiliennes Lennox et Nueva (voir carte). 

19h30, arrêt du moteur. Le vent forcit par le travers, le bateau gîte. Pour se déplacer, il faut marcher sur les placards, et tandis que le gâteau au chocolat finit de cuire à l'horizontale dans le four à bascule, monté sur cardan, nous buvons le thé à la menthe fraîche patagone dans le cockpit incliné. Le bateau est calé sur sa gîte, l'allure est prise et chacun a sa place. 

21h, après quelques départs contraints au lof, à cause des rafales qui descendent des montagnes et que l´on nomme ici «williwaws», l´Okolé réalise une belle arrivée au près (vent de face). Il croise une baleine à bosse, qui le salue de sa queue noire et blanche. 

Puerto Toro, île Navarino. Latitude 55°04' sud, longitude 67°04' ouest, 9°C, 1002 hectopascals. «Nous retrouvons Vaïhéré à couple duquel nous nous amarrons. Grand nettoyage d'été austral dans nos boîtes de conserve. Du gasoil dilué à l'eau de mer s'est promené sous les planchers pendant que nous naviguions. (Valérie : «le thon, c'est bon... le thon au fioul, c'est super cool, le thon au gasoil, on se poile...»). Les fuites sont localisées, mais malheureusement aucune réparation ne tiendra, ce sera un point constant de vigilance.» 

Puerto Toro, mardi 15 janvier. «La journée commence très mal : le téléphone iridium est passé malencontreusement à la baille. Il gît à 5 mètre de fond dans le port. Eric, du Vaïhéré, enfile sa combinaison sèche et plonge récupérer l'objet. Nous tentons un sauvetage en l'immergeant dans une casserole d'eau douce et chaude. Démontage, séchage au sèche-cheveux, et attente du verdict...» 

Puerto Toro, mercredi 16 janvier, 11h, 11°C, 991 hpa. «Après avoir passé une nuit à sécher, le verdict tombe : l'iridium ne marche plus. La carte sim étant toujours active, nous la récupérons et tâcherons pour la suite de nous arranger avec les voiliers que nous croiserons sur zone pour envoyer nos messages. Le vent est encore fort en cette fin de matinée, les rafales de sud-ouest attrapent le mât en soufflant dans ses haubans. Il doit bien y avoir 40 à 50 noeuds établis à l'extérieur de la baie. Lumière grise. Pourtant aujourd'hui ça sent enfin le départ, l'accalmie est prévue a 18h en temps universel, soit 4 heures de moins au Chili. 

12h. Le vent ne baisse toujours pas, l'iridium ne marche plus, la fuite de gasoil a pollué les fonds et un peu les vivres. L'attente, le froid, l'humidité, et toujours ce vent qui souffle ses pleurs dans la nature... Il n'y a pourtant pas de place à l'ennui, on pourrait même se demander comment toutes ces bricoles pourraient se faire en mer, l'entretien du WC, la gazinière et son allumage récalcitrant, le suremballage systématique de chaque vêtement... Les heures tournent et les jours passent, la clémence du temps va enfin arriver, les voiliers croisés nous le diront, on a bien fait d'attendre! Oui, mais c'est long et à défaut de mettre nos estomacs à l´épreuve, c´est le moral qui en prend un petit coup.» 

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